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Peuples Méditerranéens

Dernier ajout : 4 décembre 2012.

Peuples Méditerranéens sur le site P&M s’inscrit dans l’exacte filiation de la revue Peuples Méditerranéens éditée de 1979 à 1997 (80 numéros parus) qui sera progressivement mise en ligne et accessible sur ce site. Peuples Méditerranéens en ligne, comme hier la revue Peuples Méditerranéens met l’accent sur les "peuples", terme polysémique, politiquement ambigu ; dans les deux cas, il est cependant pris dans un sens spécifique, celui des classes populaires dans leur relation au pouvoir, à tous les pouvoirs. L’effort étatique de totalisation en particulier, de construction d’une nation, rassemblant une masse d’individus contrôlés dans tous les domaines, est un effort toujours inachevé, inachevable : il se heurte à une autonomie immanente, à une absence de collaboration ou à une collaboration pleine d’arrières pensées, à une résistance habituellement sourde, non déclarée surgissant parfois au grand jour. En d’autres termes, le centre d’intérêt est non les peuples organisés par les pouvoirs - Etats, Eglises, etc. - et les conduites, attitudes, idées que ces pouvoirs cherchent à construire, mais, bien au contraire, les gens, les individus à la fois sujets et toujours rebelles.

Le point de mire était il n’y a pas si longtemps l’Etat nation. C’est aujourd’hui l’Etat monde, auquel l’Etat nation, sert désormais d’intermédiaire dans le contrôle du monde. La différence est historique. L’Etat monde coiffe toujours davantage l’Etat nation. Il y a près de vingt ans déjà, la revue Peuples Méditerranéens avait souligné cet asservissement progressif, dans Fin du national ? Du transnational au politique-monde ? (Peuples Méditerranéens, N°35-36, avril.-sept. 1986). Les points d’interrogation de ce titre sont aujourd’hui désuets, les choses sont advenues. Parler de l’Etat, c’est désormais parler de l’Etat monde dont l’Etat (nation) est une articulation, un relais.

Le monde méditerranéen occupe une place bien particulière dans la perspective du pouvoir monde, il est l’un des points critiques du monde globalisé (à vrai dire, dans la tourmente de la globalisation, quelle part du monde ne l’est-elle pas ?).

Les raisons économiques sont essentielles dans l’intérêt que les pouvoirs monde portent à la Méditerranée. Sa rive arabe, sa frange méridionale, est riche en pétrole. La ressource se raréfie, elle est d’importance stratégique pour la maîtrise du monde. Pour les grandes compagnies pétrolières, au pouvoir économique incomparable, et pour les Etats Unis qui prétendent à la direction politique du monde. L’occupation de l’Irak a assuré la main-mise sur de fabuleuses réserves, et, en même temps, procuré une position stratégique pour la domination politico-militaire du Proche Orient, pour l’affaiblissement aussi de l’Europe dont les velléités d’autonomie inquiètent les Etats Unis : elle est privée d’une source autonome d’approvisionnements.

La domination du Proche Orient par les Etats Unis est intrinsèquement liée à Israel, allié privilégié (c’est le moins qu’on puisse dire, selon Uri Avnery ("The Night After. Some more thought about the war", 09/04/03), le pouvoir américain lui-même est solidement dans les mains d’un lobby sioniste). Désormais la "paix américaine" sur le monde arabe est aussi une "paix israélienne", avec toutes les conséquences prévisibles pour la Palestine (consulter, sur le Site P&M, le Domaine PalestinePhœnix). Le monde arabe, dominé, asservi, divisé, le plus souvent dirigé par des pouvoirs fantoches est politiquement impuissant.

Maigre consolation dans cette débâcle, pour la première fois, lors de la guerre contre l’Irak, l’Europe a affirmé sa différence avec les EU. On s’est depuis, parait-il, raccommodé. La volonté américaine de conduire le monde sans partage, ne peut cependant que renforcer le schisme, dans toutes ses dimensions (techniques, économie, politique, environnement, éthique ...). Conjoncture mondiale nouvelle, dont l’une des implications est le rapprochement de l’Europe et du monde arabe, déjà perceptible au cours des années 90. Politiquement, il serait présomptueux d’en attendre beaucoup pour les gouvernements arabes. Les conséquences culturelles peuvent être de plus grande ampleur.

Après la chute de l’Empire soviétique, les EU devaient se désigner un nouvel ennemi, un nouveau "bad guy", une nouvelle menace : nécessité de leur appareil militaro-industriel. Le "Clash of civilisations" de Samuel Huntington n’est pas le constat d’une réalité mais un programme idéologico-politique. L’ouvrage annonce en fait que le dominant exploitera au maximum, exacerbera les clivage culturels existants, au besoin en créera pour justifier ses entreprises militaires et asseoir son hégémonie. Le choc des civilisations est au reste avant tout le choc Orient-Occident, plus précisément encore, le choc de l’Islam et de la Chrétienté. Pour Samuel P. Huntington comme pour Francis Fukuyama, l’Islam est réfractaire à la modernité, incompatible avec la consommation, donc ennemi principal. Rengaine rétro, qui ferait pouffer de rire, si elle n’était reprise par des chœurs surarmés.

Le pouvoir monde hérite en Méditerranée d’un lointain passé de confrontions. Les relations très anciennes, très denses entre rives ont été inséparables de rivalités et de conflits. F. Braudel remarquait que l’histoire de la Méditerranée est celle de la domination alternée d’une rive sur une autre. L’opposition de "l’Orient" et de "l’Occident" est née de ce conflit, les termes qui la désignent, eux-mêmes, en sont le produit. Sur la confrontation se sont construites des différences culturelles qui, devenues bien réelles, ne se perpétuent que dans le conflit. Tout agressé fait appel à son passé culturel, pour réaffirmer son identité face à l’agression. Au moment de la faillite des Etats nation, des constructions nationales, libérales ou socialistes, l’islam est devenu le pivot identitaire, le point d’appui culturel principal dans la résistance aux bouleversements sociétaux imposés par le développement capitaliste. L’islamisme, jusque dans ses formes virulentes, n’est ainsi pas un pur produit des sociétés musulmanes, n’est nullement inhérent, intrinsèquement lié à ces sociétés ou à l’islam. Il est un produit politique et culturel de la confrontation. Cette genèse se retrouve dans sa nature-même. Il tourne apparemment le dos aux Lumières pour répondre à une aspiration qui se situe dans la perspective de la modernité. Collage, tentative de copier le passé pour entrer dans la modernité ; de fait, il est post-moderne.

Les Etats Unis dans leur désir d’asservir le monde arabe, et de constituer une ligue mondiale anti-arabe, ne cessent de proclamer le danger de l’islam et du monde islamique. Dans les Universités américaines se produisent à grands frais (payés par qui ?) des ignorants qui cherchent à populariser l’idée (c’est pourquoi, refuser de séparer les deux rives, parler de monde méditerranéen est-il en soi critique des manœuvres idéologiques de l’hégémonie).

En fait, depuis un siècle, la pensée musulmane n’a cessé d’être travaillée par le débat entre modernisation et authenticité. L’ampleur du courant authenticitaire des deux dernières décennies s’est nourrie de l’échec de la modernité. L’antimodernisme n’a rien à voir avec une essence de l’islam mais avec le cours de l’histoire (Burhan Ghalioun, "L’islamisme et l’impasse de la modernité", Peuples méditerranéens, 70-71, janvier-juin1995, L’Algérie en contrechamp").

Reste qu’apparemment, le courant authenticitaire est aujourd’hui dans l’impasse - l’aventure Ben Laden est symptomatique de son essoufflement spirituel. Si le conflit est désormais ouvert entre le prétendant à la domination du monde et l’ensemble du monde arabo-musulman, les pouvoirs politiques sont asservis et l’opposition cléricale a fait long feu ; le temps de la résistance populaire est donc venu ; les peuples arabo-musulmans auront à puiser dans leur héritage culturel de nouvelles ressources identitaires.

La Méditerranée se signale par un double paradoxe majeur. Elle est l’une des régions du monde où l’Etat s’est le plus anciennement constitué, et l’espace d’origine des trois religions monothéistes, c’est-à-dire de trois prétentions concurrentes à l’universalité spirituelle, voire politique - une prétention appelant l’autre. Or, lorsqu’on s’interroge à propos des conséquences de cette double ancienneté sur la l’existence des classes populaire, la surprise est double.

Dans un espace d’antique constitution et de présence permanente de formes étatiques, les sciences sociales découvrent des institutions vivaces auxquelles elles sont tentées d’attribuer des origines pré-étatiques : communautés, clans, unions de familles, "petites républiques paysannes" (F. Braudel), etc. Ces groupements s’affirment seuls légitimes, rejettent l’Etat, prétendent l’ignorer. La négation fait, en réalité, partie de la relation des individus à l’Etat, d’une stratégie de défense contre un extérieur considéré comme menaçant. Elle est un instrument de cette stratégie : elle affaiblit l’Etat dans la représentation qu’il veut donner de lui-même (omniprésence, omniscience, omnipotence, instrument de la volonté divine ou de la volonté populaire, objet de consensus omnium) et renforce la cohésion du groupement qui s’oppose à lui. Le groupement remplit une fonction de médiation dans les rapports de ses membres et de leur ensemble avec l’extérieur.

Parallèlement, en dépit de l’ancienneté des monothéismes, s’observe partout un paganisme vivace. "On croit au Dieu unique, mais on le laisse seul dans son ciel, à l’écart de la vie pratique....", écrit Lucien Sfez à propos du sud de l’Italie (Je reviendrai des terres nouvelles : l’Etat, la fête, la violence, Paris, Hachette, 1980, p. 264) ; la dichotomie est générale. Les classes populaires résistent aux églises, aux clergés, aux universalismes, ne leur prêtent qu’une reconnaissance de façade. A leurs propres yeux, elles affirment leur identité autonome. C’est dire la prudence avec laquelle doit s’aborder le domaine des croyances et plus généralement des cultures populaires, le refus qu’il convient d’emblée d’opposer à l’identification des cultures populaires aux cultures savantes.

Ces relations entre peuples et institutions à volonté totalisantes telles qu’Etat ou Eglises, ne permettent cependant aucune prédiction quant aux rapports entre pouvoir monde et peuples. Le pouvoir monde tentera bien entendu de jouer des différences, de s’appuyer sur les corps intermédiaires pour contrôler les populations ou sur les peuples pour miner les corps intermédiaires. Il tombera dans une complexité qu’il ne peut maîtriser ; la règle première étant l’insoumission, il se perdra dans des rapports qu’il ne peut comprendre : changements de fronts, alliances et désalliances, intermédiaires qui se défaussent, marchandages et surenchères, etc.

Dans cet univers politique complexe, le centre d’intérêt du Domaine Méditerranéens demeure le mouvement social et les transformations anthropologiques des sociétés ; ils doivent se frayer un chemin au travers des couches multiples qui médiatisent les rapport des individus au pouvoir monde.

Les corps intermédiaires (familles, unions de familles, communautés, tribus, clans, partis, etc.) sont à la fois défense contre l’oppression et instrument d’oppression. L’échange entre protection et allégeance au groupement ne va pas sans dommage pour l’individu. L’interposition de corps intermédiaires entre l’individu et l’Etat freine l’autonomisation individuelle.

Cette réalité nie l’Etat nation dans sa définition classique. La société dite nationale, n’est plus une collectivité d’individus complémentaires et réciproques de l’Etat, se reconnaissant en lui ; elle est constituée de groupements de solidarité fondés imaginairement sur une origine commune ou sur une croyance particulière. L’un de ces groupements domine les autres au sein de la forme Etat ; Annah Arendt soulignait que l’Etat d’instrument de la Loi devient alors instrument d’une "nation", d’un "peuple d’Etat" opprimant d’autres nationalités. Dans ces conditions, le citoyen au sens moderne du terme n’existe pas, et l’on peut s’interroger sur le sens que peut alors avoir la modernité elle-même. On pourrait observer que l’individu au sens classique est une abstraction, que dans toute société concrète des groupes de différentes natures médiatisent les rapports entre individus et Etat. Il convient davantage ici de se demander ce que devient (peut devenir) la segmentarité dans le monde postmoderne, celui de la globalisation. En termes de protection, que peuvent désormais offrir les corps intermédiaires ? De quel recours peuvent-ils être en particulier au plan économique, pour la fourniture de revenus, alors que, dans ce domaine, ils ne contrôlent pratiquement plus rien, et que le chômage atteint partout des proportions inégalées ?

Complémentairement, dans le domaine de la consommation, aucune fidélité ne résiste au marché ; le souci d’authenticité ne fait plus sens dans la satisfaction des besoins. Par ailleurs, une idéologie communautaire "traditionnelle" peut-elle subsister, lorsque tant d’autres appartenances vivantes, séduisantes sollicitent les individus ? D’autant que les institutions groupales et les liens qui organisent le groupement, en font la cohésion, apparaissent souvent fragiles. L’étude des alliances matrimoniales dans une tribu marocaine que l’on trouvera en annexe (article de Marie-Luce Gélard), rappelle ainsi non seulement le caractère fantasmatique de l’affirmation des liens de sang, mais surtout les clivages qui divisent le groupement en dépit de l’affirmation de l’égalité des familles.

L’allégeance politique parait bien souvent ne se maintenir que par l’absence d’alternative. Comme au Liban, cas d’école, où la vie civile des individus est suspendue à l’appartenance à l’une des 17 "communautés". Cette réduction de l’allégeance à l’institutionnel est insupportable. : dans la période de prospérité des années 50 et 60 déjà, la société libanaise divisée en communautés, dominée par l’une d’elles, était travaillée, surtout dans les villes, surtout à Beyrouth, capitale opulente et cosmopolite, centre intellectuel d’un espace beaucoup plus vaste que le Liban, par une logique de liberté qui tendait à l’éclatement des communautés. Il aura fallu une guerre civile longue et cruelle entre "communautés" pour qu’elles recouvrent dans l’amertume une certaine légitimité.

Sapés par l’effervescence de l’imaginaire des classes populaires, les corps intermédiaires tendront pour se maintenir à s’appuyer sur le pouvoir monde. Aucune protection politique sérieuse ne peut donc s’espérer d’eux. On peut cependant, encore une fois, compter sur la complexité des stratégies à la fois des classes populaires et des corps intermédiaires pour brouiller les cartes.

Peuples Méditerranéen porte une attention particulière au Mouvement des femme dans ses manifestations organisées et non organisées, réfléchies et spontanées parce que c’est sur l’archaïque domination des hommes sur les femmes, que les hiérarchies des corps intermédiaires chercheront comme elles le font depuis si longtemps à mobiliser les peuples autour d’elles, et finalement aujourd’hui au profit du pouvoir monde. Le contrôle de l’accès aux femmes par les hiérarchies patriarcales est contrôle de la sexualité des femmes et des hommes et par là instrument central du contrôle social.

Le conflit entre les dominations coloniales et les hiérarchies patriarcales pour le contrôle des femmes est bien connu (voir en particulier, Chakravorty Gayatri Spivak, "Can the Subaltern Speak ?" Marxism and the Interpretation of Culture. Urbana-Chicago, University of Illinois Press, 1988). Les corps intermédiaires affaiblis, marginalisés tendaient à renforcer leur identité, leur conformité aux normes anciennes, et leur pouvoir sur les femmes aux dépens des femmes, au moment même où le colonisateur prétendait libérer les femmes ("les hommes blancs sauvent la femme bronzée des hommes bronzés" disait en substance le colonisateur).

Ainsi, dès les débuts de la colonisation le projet de libération de la femme arabe (comme celui de réforme, voire d’éradication de l’islam) a été clairement lié à l’effort de destruction des structures concrètes et symboliques de la société dominée. En réponse, le monde arabe s’est accroché à ses institutions, éventuellement les a renforcées dans un désir d’affirmation identitaire, cherchant à bloquer tout désir de libération de la femme elle-même en la proclamant "gardienne de l’identité" nationale, arabe ou islamique. Dans ce conflit, longtemps, la voix des femmes a été réduite au silence, et le mouvement des femmes a priori suspect de collaboration avec la domination étrangère. Depuis les années 70, ce cercle vicieux dans lequel les femmes étaient enfermées, tend à éclater, jusque dans l’islam rigoureux où le mouvement de libération s’appuie sur une réinterprétation des Textes.

L’écriture porte le témoignage de la construction d’une nouvelle subjectivité féminine, du dépassement des oppositions du temps de la colonisation, d’une critique concrète du patriarcat sourdant des sociétés elles-mêmes. Dans cette perspective, un certain nombre de textes ont été rassemblés sous le titre Maghreb-femmes-écriture (thème d’une livraison envisagée pour la revue Peuples Méditerranéens, dont les articles paraîtront progressivement dans Peuples Méditerranéen en ligne, sur le site P&M).

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Peuples Méditerranéens sur le site P&M publie en ligne tant des textes sollicités de contributeurs que des textes qui lui parviennent directement. Selon la règle établie du site P&M, les textes ne paraissent en ligne qu’après acceptation par trois personnes compétentes qui appartienennt ou ont obtenu l’aval de la direction du site.

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Les contributions parvenues isolément sont placés sous le titre "Textes" ; elles peuvent ensuite être progressivement classées par thèmes. Les textes publiés en ligne par Peuples Méditerranéens peuvent être repris sans formalité par leur auteur pour publication dans une revue ou un livre imprimé ; une mention de courtoisie indiquant le lieu préalable de publication en ligne est cependant bienvenue.

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Un Forum Méditerranéen lié à Peuples Méditerranéens accueillera prochainement les échanges, les débats entre lecteurs et avec les auteurs à propos des textes mis en ligne, plus généralement à propos de tout thème se situant dans la perspective de Peuples Méditerranéens, et, bien entendu, à propos des livraisons de Peuples Méditerranéens qui seront progressivement accessibles en ligne.

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