À la fin du XIXe siècle, le Japon se distinguait tant du reste de l’Asie qu’il entreprit de s’en dissocier. Premier pays d’Asie à s’être modernisé, il a longtemps tourné son regard et tendu ses efforts vers l’Occident, optant avant la Seconde Guerre mondiale pour le camp des colonisateurs de crainte de sombrer dans celui des colonisés.
Soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le « retour à l’Asie » du Japon n’est pas complètement achevé. Les tensions qui, épisodiquement, troublent, comme à l’automne 2010, les relations de la Chine et du Japon [1], attestent de la précarité de leur équilibre : l’Histoire est sans cesse brandie.
Le Parti démocrate qui, apportant au Japon sa première véritable alternance, a remporté le pouvoir en septembre 2009, a en définitive maintenu les orientations diplomatiques qu’avait fixées le Parti libéral-démocrate, aujourd’hui dans l’opposition : les relations avec l’Asie ne peuvent être privilégiées au détriment de celles qu’entretient le Japon avec les États-Unis. Ce parti n’est pas en mesure actuellement de mener la politique asiatique ambitieuse qui priverait la Chine de cette « carte » historique qu’elle joue si volontiers. En outre, pour une partie des élites, l’amélioration des relations avec la Chine est incompatible avec les implications de l’alliance stratégique nippo-américaine. Elles peinent à concevoir les relations avec les pays d’Asie indépendamment de la politique et de la présence américaines, et de la protection qu’en retire le Japon : l’Asie, qui lui ouvre tant de perspectives dans le domaine économique, est, hors du champ commercial, perçue comme la source de dangers multiples allant des menaces nucléaire et balistique au non-respect de sa souveraineté territoriale, en passant par le terrorisme, les réseaux mafieux (moins contrôlables que les yakuza locaux) ou l’immigration, jugée néfaste à l’emploi et à la cohésion sociale.
Faire oublier la démesure
En 1868, l’empereur Meiji qui a été rétabli sur le trône par des adversaires de la politique de signature de « traités inégaux » avec les Occidentaux, menée depuis 1853 par le shogun, entame la modernisation du Japon. Dans son entreprise de construction nationale, le Japon « quitte » l’Asie pour se faire occidental [2]. Les réticences des pays occidentaux à admettre comme un des leurs ce nouveau rival contribuent à la dérive militariste qui conduit à des crimes de guerre que l’Asie n’a pas oubliés.
Pour « réintégrer » sa région, après la Seconde Guerre mondiale, le Japon a d’abord rétabli ses relations diplomatiques avec autant de voisins que le lui permettait le contexte international (un traité de paix manque ainsi d’être signé en 1956 avec l’URSS [3] et le rétablissement des relations diplomatiques avec la Chine doit attendre 1972) ou le contexte national des pays en question (un traité d’amitié n’est signé avec la Corée du Sud qu’en 1965).
Il a aussi promu la régionalisation par ses initiatives politiques, par son essor et par le transfert de richesses (capitaux privés ou aide publique au développement) : les économies régionales, le commerce intra-régional, les institutions régionales (la Conférence ministérielle pour le développement économique de l’Asie du sud-est, organisée en 1966 par le Japon, préfigure par exemple l’Association des nations du sud-est asiatique créée l’année suivante par cinq pays d’Asie du sud-est) prennent, grâce à lui, leur envol.
Le choix de la demi-mesure
Le Japon n’est jamais devenu le leader régional auquel son rang de deuxième puissance mondiale, dès 1969, semblait le prédisposer. Détrôné en 2010 par la Chine, son heure n’est peut-être pas passée pour autant : certains pays asiatiques, tout en voyant dans la Chine ce que naguère le Japon leur a procuré – la croissance –, la redoutent comme ils redoutaient jadis le Japon qui, désormais, fait à leurs yeux figure de contrepoids à la puissance chinoise.
Plusieurs facteurs expliquent que cette puissance mondiale dont la poussée a été fulgurante ne soit pas devenue un leader régional. La Sphère de coprospérité de la Grande Asie ayant laissé de douloureux souvenirs, la région n’était pas réceptive à ce que le Japon jouât un rôle qu’au demeurant lui-même ne souhaitait pas assumer. De fait, malgré son adhésion au mouvement de régionalisation, le Japon a longtemps été réticent à l’intégration régionale. Le Premier ministre Hatoyama Yukio (septembre 2009-juin 2010) a été le premier à esquisser un parallèle entre la construction européenne et l’Asie pour indiquer que plus d’intégration régionale était souhaitable à ses yeux [4]. Son ébauche de Communauté asiatique n’est pas mort-née avec son gouvernement : elle figurait dans le programme de campagne des élections à la Chambre haute de juillet 2010, mais elle reste à préciser.
Son approche de la régionalisation a au surplus été bridée par un protectionnisme, notamment agricole. Chaque accord de libre-échange ou de partenariat économique signé par le Japon comprend ainsi une clause d’exclusion du riz (à l’exception des pays comme Singapour pour lesquels elle eut été sans objet). La Corée du sud qui, depuis 1999, promeut la signature de tels accords, s’est montrée moins frileuse.
Enfin, son approche de la région est équivoque dans la mesure où il redoute de la confronter seul.
Ouvrir l’Asie à l’Occident
Depuis 1945, la voie de la réhabilitation régionale du Japon passe par l’Occident. Le traité de sécurité nippo-américain de 1951, remplacé depuis par celui de 1960, plaçait le Japon sous la protection mais aussi sous la garde et sous la coupe américaine. L’Alliance de sécurité s’est peu à peu rééquilibrée. L’Alliance joue désormais pour les pays asiatiques un rôle stabilisateur, exception faite de la Chine qui l’estime maintenant tournée contre elle.
Cette tutelle américaine a habitué le Japon à aborder sa région avec les États-Unis à ses côtés. Ce statut de partenaire privilégié l’a aussi isolé de sa région pendant la Guerre froide et cet héritage reste présent : le Japon connaît une « solitude » politique et stratégique qui le pousse à ouvrir l’Asie aux pays occidentaux dont il se sent proche.
Amarré militairement aux États-Unis qui ont longtemps été son premier partenaire commercial, il a toujours encouragé leur ancrage régional. Ainsi lance-t-il avec l’Australie en 1989 l’Asia Pacific Economic Cooperation (APEC) dont les États-Unis font partie, et s’abstient-il de se rallier au projet que présente en réplique, le Premier ministre malaisien Mahathir bin Mohamad, dont ils sont exclus. C’est aussi à l’initiative du Japon que l’Inde, la Nouvelle-Zélande et l’Australie sont invitées au Sommet de l’Asie orientale, en 2005, et qu’elles se joignent à la Communauté d’Asie orientale créée alors : la montée en puissance chinoise le conduit à chercher des contrepoids auprès des autres démocraties régionales [5].
De fait, malgré les liens économiques qui unissent le Japon avec ses voisins d’Asie [6], les relations avec certains d’entre eux demeurent volatiles.
Des voisins plus ou moins susceptibles
Les relations du Japon avec ses voisins d’Asie sont plus ou moins bonnes en fonction des pays et des époques. Singapour, la Malaisie et la Thaïlande espèrent en effet trouver dans le Japon un appui face à la puissance militaire croissante de la Chine, tandis que le Cambodge, le Viêt Nam et le Myanmar ne veulent pas voir sa puissance prendre une forme autre qu’économique. Le Japon entretient de bonnes relations avec l’Indonésie, son premier fournisseur de gaz naturel : il coopère avec ce pays en matière de lutte anti-terroriste. Ces pays s’opposent rarement au Japon sur des questions historiques. La colonisation y a été plus courte qu’en Corée. Pour indemniser les « femmes de réconfort », le Japon a mis en place un fond qui a fonctionné durant dix ans. Le Japon qui n’a pas avec ces pays de contentieux territorial pour donner prise aux nationalismes a plutôt au contraire favorisé l’émergence des nationalismes de ces pays.
Il en va autrement en Asie du nord-est. À cet égard, Taiwan fait figure d’exception. La colonisation japonaise y a été respectueuse de la population locale tandis que l’installation des troupes de Chiang Kai-shek sur l’île, en 1945, a, elle, laissé de fort mauvais souvenirs [7]. Facteur plus important peut-être, la Guerre froide a rapproché les deux pays, tous deux alliés des États-Unis. Taiwan conteste la souveraineté japonaise sur les îlots Senkaku (Diaoyu en chinois), mais jamais il n’y a eu de heurts entre les deux marines qui coopèrent l’une avec l’autre. Avec la Corée du Sud, les relations se sont dégradées sous la présidence ternie de scandales de Roh-Moo-hyun (2003-2008). Le Japon conteste la souveraineté de la Corée du sud sur les îlots Takeshima (Dokdo en coréen), beaucoup plus ancrées dans le nationalisme de la population coréenne qu’elles ne le sont dans celui de la population japonaise. Les relations nippo-chinoises se sont beaucoup dégradées durant le mandat de Koizumi Jun’ichirô (2001-2006) qui a cru pouvoir faire admettre à ses voisins que le Japon, comme n’importe quelle nation, pouvait rendre hommage à ses « morts pour la patrie » sans pour autant faire acte de révisionnisme. La Chine elle-aussi revendique les Senkaku et une vaste portion du territoire maritime japonais. Deux questions irritent épisodiquement la Corée du sud et la Chine : celle des manuels scolaires japonais [8] et des visites d’hommes de premiers ministres japonais au sanctuaire Yasukuni, en particulier lorsqu’elles ont lieu un 15 août, anniversaire de la fin de la Seconde Guerre [9]. La Chine, en particulier, sait jouer de ses avantages – politiques, mais aussi désormais économiques – face au Japon : jamais elle n’abandonnera cette « carte historique » dont elle dispose. Comment faire oublier cette Histoire, quand les excuses sont jugées insuffisantes ? Le gouvernement les réitère, mais elles sont régulièrement contredites par les déclarations d’hommes politiques qui savent flatter une fraction de leur électorat [10].
Le retour attendu du Japon en Asie
Aux remontrances de la Chine et de la Corée, répond une radicalisation de la droite japonaise, dans les milieux politiques comme dans les cercles intellectuels. La droite japonaise non radicale est favorable au maintien des bases américaines et de l’Alliance nippo-américaine dans sa configuration actuelle, les États-Unis portant assistance au Japon s’il est victime d’une agression qu’il n’a pas les moyens militaires de repousser. La droite plus radicale souhaite que le Japon préserve son Alliance, mais en se dotant des capacités militaires et de la capacité d’action d’une puissance militaire moyenne. Elle dénonce la « menace chinoise » [11]. Pour la droite moins dure, l’accroissement du budget militaire chinois, l’absence de transparence, la difficulté à établir une ligne rouge entre chefs d’État ou ministre de la Défense, ainsi que l’instabilité sociale chinoise sont préoccupants [12].
La gauche japonaise demeure « pro-asiatique », favorable à la réitération d’excuses et opposée à la présence militaire américaine (« anti-bases »), les bases contribuant au « sentiment d’encerclement » de la Chine. Cette gauche est aussi très attachée à l’article 9 de la Constitution japonaise, article sur lequel repose un pacifisme qui est, selon elle, très menacé [13].
Ces divisions de la société japonaise se reflètent dans le Parti démocrate, parti de centre-droit, qui est pris en tenailles entre ses deux ailes, de gauche et de droite. Il s’est en effet formé de l’union de la gauche libérale et d’anciens membres du Parti libéral-démocrate, souvent jeunes.
Une diplomatie sans changement de cap
Dans le contexte de la campagne électorale de l’été 2009, le Minshutô s’est rapidement positionné comme pro-asiatique pour se démarquer de son opposant, le Parti libéral-démocrate, et comme anti-bases, ce qui avait l’avantage de satisfaire sa gauche, mais aussi sa droite.
Le Premier ministre Hatoyama Yukio a ensuite entrepris de rouvrir un dossier sur lequel ses prédécesseurs avaient négocié dix années durant avec les États-Unis, celui de la transformation de la base de Marines de Futenma, sur l’île d’Okinawa. Hatoyama a estimé possible de la déplacer hors de l’île, voire hors du Japon. Au printemps 2010, deux évènements ont fait prendre conscience au Premier ministre de l’instabilité du contexte régional. Le premier concernait la Corée du nord : en mars 2010, une corvette sud-coréenne a été coulée par une torpille nord-coréenne. Le second concernait la Chine : en avril 2010, deux bâtiments des Forces d’autodéfense maritimes ont croisé des bâtiments chinois, parmi lesquels huit frégates et deux sous-marins, à 140 km à l’Ouest d’Okinawa, dans le détroit de Miyako (territoire japonais). Ils venaient de mer de Chine orientale et se dirigeaient vers le Pacifique pour s’y entraîner. Leur passage n’avait pas été signalé. Ajoutant la provocation à l’offense, deux hélicoptères chinois ont survolé à faible altitude les destroyers japonais. Ces circonstances ont conduit le Parti démocrate à réaffirmer son attachement à l’Alliance nippo-américaine : Kan Naoto qui a succédé à Hatoyama en juin 2010 a affirmé qu’il considérait l’Alliance comme l’axe principal de la diplomatie japonaise [14]. Les États-Unis ayant assuré que les Senkaku faisaient partie du territoire japonais et partant, du périmètre de l’Alliance [15], le Japon a augmenté sa contribution aux frais de stationnement des bases, contribution dont son prédécesseur avait obtenu la baisse [16]. Quant aux relations avec l’Asie, l’heure est désormais au rétablissement de relations de confiance avec ses pays, en particulier, indique le Manifeste électoral de 2010, avec la Chine et la Corée du Sud [17].
Après bien des hésitations, le Parti démocrate est donc revenu à la ligne diplomatique tracée par son prédécesseur : les États-Unis et l’Asie en sont les piliers, mais les États-Unis étant aussi les garants de la sécurité japonaise, le Parti démocrate a regretté ses velléités d’indépendance sitôt que le contexte régional s’est tendu. Pour un temps, le statu quo l’a emporté – pour longtemps peut-être ?
Ce statu quo traduit en définitive, sur les questions historiques ou dans le degré d’ouverture économique admis, un consensus – la position intermédiaire sur laquelle électeurs de droite et de gauche peuvent s’entendre : dans la mémoire d’Hiroshima, dans des excuses aux pays d’Asie.
Le Parti démocrate n’est pas pour autant en mesure d’inaugurer une politique nouvelle à l’égard de l’Asie. Une politique « pro-coréenne » verrait le Japon :- renoncer à estimer que les Takeshima font partie de son territoire dès lors que la Corée du sud les occupe et en a fait un symbole national [18] ; - admettre la double nationalité : la naturalisation, outre qu’elle est relativement difficile [19], complique ensuite l’entrée en Corée en l’absence d’accord sur la libre circulation des personnes [20]. - accorder le droit de vote aux résidents permanents aux élections locales. Hatoyama Yukio s’y était dit favorable [21].
Le Japon pourrait ainsi espérer une meilleure coopération avec la Corée du sud dans des négociations avec la Corée du nord, ou concernant la Chine. Peut-être pourrait-il espérer que la Corée du sud admette en retour que le Japon de 2010 n’est plus celui de 1930.
Pour leur part, les pays d’Asie du sud-est voudraient voir l’entrée de travailleurs étrangers sur son sol facilitée [22]. La population japonaise ne compte qu’1,74% d’immigrés ; les visas de travail sont accordés avec parcimonie.
Ces mesures, qui seraient impopulaires, sont difficiles à adopter pour un parti dont l’assise est encore instable. Il trouve ses principaux appuis électoraux dans les syndicats de travailleurs, opposés à la concurrence d’une main d’œuvre étrangère [23]. Enfin, une concession à la Corée sur Takeshima pourrait avoir des répercussions pour les « territoires du nord » (Kouriles sud) que le Japon espère récupérer de la Russie.
Le Parti démocrate a compris à ses dépens qu’il avait besoin des États-Unis. Il n’est pas en mesure d’adopter les mesures politiques qui lui attacheraient véritablement ses voisins : le cap de la diplomatie japonaise ne devrait plus fluctuer avant quelque temps.