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Les murs de la mondialisation

mercredi 28 mars 2007, par Roger Naba’a

« Nous entrons dans une incroyable période de chaos. (...) Nous allons maintenant construire des murs encore plus hauts, électroniques. Et nous ne verrons plus ce qui se passe [de l’autre côté] » Leonard Cohen

Côté cour, deux spectres hantent la mondialisation, le terrorisme à la benladen et les flux migratoires, et la frontière entre les deux est plutôt floue. Dans les deux cas, elle y lit sa perte assurée. Tout entière consacré à s’en défendre, toute sa philosophie sociale, politique, humaine... toute sa vision du monde a basculé depuis le 11 septembre, pour faire bref. Désormais qu’elle a identifié ses ennemis, les migrants et les terroristes, son système tout entier s’est articulé et seulement autour des meilleurs moyens d’éradiquer ce Mal absolu. Toute la sémantique du discours politique telle qu’elle s’est construite tout au long des luttes des XIXe et XXe siècles est appelé à changer et change : les droits civils et démocratiques sont balayés par les lois dites « patriotiques » pour lutter contre le « terrorisme », les droits syndicaux sont sacrifiés à l’autel de la « liberté » des échanges, le droit des peuples à lutter pour leur indépendance ne se dit plus qu’en termes de « terrorisme », etc. Côté jardin, la mondialisation se fait visionnaire d’un avenir aux frontières abolies, d’un monde sans frontières. Son discours se veut ouvert d’une ouverture « primordiale » et sans concession : l’ouverture, autrement dit l’abolition des frontières, serait comme son prédicat suprême, sans lequel il ne peut y avoir de mondialisation puisqu’un monde avec des frontières ne serait plus Le Monde. D’où la contradiction que traîne au fond d’elle-même la mondialisation : comment « s’ouvrir » quand il faut « s’enfermer » ? Comment concilier deux nécessités inconciliables : la nécessité d’abolir les frontières, à la manière du Web, pour les ouvrir à l’infini de la libre circulation des biens, des marchandises, des idées, des personnes, des capitaux et de... l’anglais, et la nécessité de s’« enfermer » pour se défendre contre les nouveaux « ennemis », dans l’attente espérée de leur extermination ? C’est à ce point extrême que « migrants » et « terroristes » se rejoignent devant les « murs » de la mondialisation. Mais pas devant n’importe quels murs. Bien que l’histoire de l’humanité ait connu quelques « murs » célèbres*, notre propos ne se souciera que des « murs » en flagrant délit d’antimondialisation pendant que la mondialisation s’instituait en discours du monde qui fait le monde et qui est le monde : les murs donc qui se sont érigés récemment ou connaissent un début d’exécution - comme celui de la Cisjordanie, de Ceuta-Melilla (Espagne/Maroc), des USA/Mexique - ou ceux qu’on projette de construire - comme ceux de Syrie/Iraq et Arabie saoudite/Iraq, ainsi que ceux d’Arabie saoudite/Jordanie, du Pakistan/Inde. Bien que certains de ces « murs » (Espagne/Maroc ; USA/Mexique) aient pour principale mission d’endiguer (tarir ?) les flux migratoires des Africains du Nord vers L’Europe et des Mexicains-Latinos vers les USA, que la mission des autres est d’endiguer le flux terroriste (Iraq : Syrie/Iraq + Arabie saoudite/Iraq ; Arabie saoudite/Jordanie), que la mission de certains autres enfin (Pakistan/Inde ; Cisjordanie) est de contenir les deux, le migratoire et le terroriste confondus, tous quoique différemment, servent à protéger les pays de l’Empire du Nord - ou de ses « postes » alliés - de l’« invasion » des migrants du Sud ou de leurs « terroristes » : tous refoulent « en dehors des murs » ce qui mettrait à plat l’ordre de la mondialisation - qui n’a plus le choix dès lors que de périr sous les coups des « barbares » du Sud qui sabotent sa marche triomphale ou de par ses murs qu’elle se trouve contrainte d’ériger et physiquement et métaphoriquement (toutes les lois « scélérates » et les mesures « patriotiques »). On peut, devant cette contradiction qui travaille la mondialisation, se contenter de constater le fait et, reprenant le cri de Hegel devant les montagnes, s’écrier « C’est ainsi ! » ; on peut tout autant considérer que ces murs ne sont qu’un accident de parcours et n’entament donc pas la substance de la mondialisation, cependant que l’érection des murs se transforme de plus en plus en politique publique et mondiale, et comble du paradoxe, par les promoteurs mêmes de la mondialisation. Tout comme, en sens inverse, on peut faire retour sur cette contradiction pour chercher à comprendre ce qu’elle cache : qu’empêche-t-elle de voir qui devrait être vu ? qu’empêche-t-elle d’expliciter qui devrait l’être ? Et ce qui s’y dissimule est que la mondialisation n’est un procès d’ouverture et d’inclusion qu’autant qu’elle est un procès de fermeture et d’exclusion ; pire, c’est un monde structurellement hostile à l’altérité qui rejette de son procès tous « ses » autres qu’elle ne peut inclure ou qui refuse de s’y inclure ? Contrairement à ce qu’elle dit elle-même, elle n’instaure pas un ordre d’ouverture à l’autre, de reconnaissance de l’autre et de tolérance (« dialogue des cultures », « échanges paritaires », « partenariat » ...) mais l’ordre du Même, qui réduit l’Autre à un « référent » discursif glorifié pour mieux être (dé)nié. Non ! les murs de la mondialisation ne sont pas un « accident de parcours » mais des structures de séparation entre deux mondes : ils constituent ce qui sépare, instaure ou institue des frontières entre la mondialisation et ses refoulés. Et ces murs ne sont pas seulement une « chose physique ». Etablissant un « mur d’incompréhension » entre l’intérieur et l’extérieur, ils constituent autant de symboles de la vérité tue de la mondialisation.

Note

* Tels les « Portes et les Tours géantes de Babylone », la « Grande muraille de Chine », les limes romains : « Mur » d’Hadrien (Angleterre/Romains), « Mur » d’Antonin (Angleterre/Romains), le « Mur » des Lamentations (Jérusalem/ancien mur du Temple de Salomon), le « Mur » de Berlin ...

P.-S.

Texte publié en version arabe abrégée dans al-akbar du 11 décembre 2006, http://www.al-akhbar.com/ar/node/15109

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